• Les Ailes Noires
Jacques Béal
Aux Etats-Unis, elle est connue sous le nom de « Queen Bess », la reine
Elizabeth. Pour Jacques Béal, elle est l' « Ange Noir » au doux visage
percé de fossettes doublé d'une volonté de fer. Trois ans après la
parution de la première biographie française consacrée à l'aviatrice
afro-américaine , le journaliste et écrivain picard signe un roman
historique consacré à l'année de formation, au Crotoy, de cette jeune
femme, âgée de 27 ans en 1920. Femme, noire, pauvre, sur les lignes d'un
karma peu propice, la belle ambitieuse qui rêve de devenir pilote ?uro;?uro;? un
projet irréalisable aux Etats-Unis où la ségrégation raciale fait rage -
va tracer son destin à force de culot et de courage. Elle quitte sa vie
de manucure à Chicago pour intégrer l'école picarde des frères Caudron,
les pionniers de l'aviation française. Son objectif : le brevet de la
Fédération Aéronautique internationale, passeport symbolique pour
prôner, « avec ses arabesques dans le ciel, l'égalité des sexes et des
races ». A travers son aventure, c'est une ode à la baie de Somme que
chante Jacques Béal. Dans les yeux de Bessie, nous découvrons les
paysages, les gens, les petits riens de la vie de tous les jours, les
bonheurs et les grands malheurs de ces picards qui vivaient au rythme de
la pêche, des va-et-vient des avions et des premiers touristes en quête
de grand air, en cette période d'après-guerre.
Comment avez-vous rencontré l'Ange Noir ?
L'histoire de ce personnage m'est revenue en marchant sur la plage du Crotoy où je vis principalement. Si je me considère comme un écrivain et un historien de la Picardie, j'ai toujours beaucoup voyagé et cherché des liens entre un terroir et un « grand espace ». Bessie Coleman fait ainsi le lien entre Le Crotoy et les Etats-Unis. A Chicago, j'ai mis mes pas dans les siens pour écrire sa biographie. Son souvenir est très présent là-bas. Le Chicago Defender, premier quotidien noir de l'histoire existe toujours. Son créateur, un avocat noir, Robert Abbott, client de la boutique de manucure de Bessie, l'a beaucoup aidée pour réaliser son projet. Suite à cette biographie, certains lecteurs m'ont fait remarquer que la partie concernant sa formation à l'école Caudron n'était pas beaucoup développée... J'ai donc fait « revenir Bessie des Etats-Unis » et je l'ai immergée dans ce monde de pêche, d'aviation, de langue picarde.
Bessie est finalement très vite intégrée à la vie crotelloise...
L'école de pilotage accueillait des élèves venus du monde entier d'Europe, d'Asie et d'Egypte. A cette époque, la France, nation porteuse des droits de l'homme, jouissait d'un certain prestige... Pourtant la majorité des Crotellois n'avait jamais vu de noirs si ce n'est ceux qu'on exhibait aux expositions internationales comme à Amiens en 1906. Antoine, le mécanicien amoureux de Bessie raconte le village sénégalais qui y était reconstitué... Ce que je trouve formidable c'est surtout la manière dont Bessie elle-même s'est intégrée. Imaginez les efforts qu'elle a dû faire ! Quitter son pays, prendre des cours de français pendant presque un an et arriver ici face à des gens qui parlent... picard ! Au début elle n'y comprenait goutte !
C'était aussi une très belle femme. J'ai une forte admiration pour ces femmes des années 1920, combatives, volontaires, voulant battre des records et en remontrer aux hommes. Tout en restant très féminines, très élégantes comme en témoignent les archives que j'ai pu consulter au Centre de documentation du Bourget par exemple. J'ai donc imaginé cette rencontre entre trois femmes d'exception : Adrienne Bolland, la première aviatrice à traverser la Cordillère des Andes, Hortense Delme, personnage imaginaire inspiré de la baronne de Laroche, la première aviatrice brevetée au monde avant guerre mais décédée en 1919 et Bessie, la première aviatrice noire.
On apprend à la fois beaucoup sur l'aviation et sur la Picardie...
J'ai essayé aussi de reconstituer la vie de cet avionneur René Caudron et de cette activité dont il ne reste plus rien aujourd'hui, si ce n'est le nom d'un quartier. Je vis ici depuis vingt ans, j'aime ce territoire et les gens qui y vivent. Ce roman, c'est aussi une façon de raconter leur histoire, car beaucoup sont des descendants des pêcheurs et pour moi c'est un hymne au Crotoy, à la baie de Somme, à la nature.
Que reste t-il de Bessie aujourd'hui ?
Aux Etats-Unis, elle reste un personnage mythique de la communauté afro-américaine. Il existe des ouvrages pour enfants et des petites poupées à son image. A la sortie du grand aéroport de Chicago, on emprunte le Bessie Coleman Drive, une autoroute monumentale qui mène au centre-ville, et des écoles de pilotage furent créées cinq ans après sa mort {NDLR : elle décède en 1926 lors d'un meeting aérien en Floride}. Chaque année, des aviatrices, des cosmonautes, des femmes de l'armée de l'air afro-américaines, rassemblées au sein de la Fondation Bessie Coleman, lui rendent hommage en survolant sa tombe au cimetière de Blue Island à côté de Chicago. Un endroit où je suis d'ailleurs allé me recueillir...
Pratique : Les Ailes Noires, Presses de la Cité, 354 pages. www.collection-terresdefrance.fr