
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y va pas avec le dos de la cuiller. Avec son dernier ouvrage Geluck enfonce le clou, le père du Chat le plus célèbre de France et de Belgique, confirme s'il le fallait son humour caustique et tranchant. De passage à Lille, Philippe Geluck revient sur son parcours atypique et nous confie, sans langue de bois, sa vision de la Belgique.
Pays du Nord : Vous dites dans votre préface que vous abordez tous les sujets qui vous chantent, est-ce que vous vous donnez quand même des limites ?
Philippe Geluck : Non, je ne me suis pas mis de limites. A chaque fois que je me suis demandé si je n'étais pas allé trop loin dans un dessin ou dans un texte, je me suis répondu avec honnêté « oui, je suis allé loin ! » et pourtant je n'ai pas fait demi-tour. C'est important d'assumer ses idées. Dans l'ouvrage, le dessin de cette femme qui accouche d'une petite fille en burqa est particulièrement violent. Je suis conscient que ça puisse choquer. Mon but n'est pas de choquer pour choquer mais de poser des questions. La burqa est-elle une fatalité ? Est-ce que le fait d'être une fille est tabou ? L'Ayatollah Khomeini est quand même sorti du ventre d'une femme. Il a eu une maman. Qu'est-ce qu'il a dans la tête pour enfermer les femmes à ce point ? Sur Terre, il y a les sept merveilles du monde, pour moi la femme est la première d'entre elles. Chez les peuples anciens, c'est la déesse mère. Ce sont toutes ces valeurs que je veux défendre. Les intégristes ont une maman aussi, pourquoi lui crachent-ils au visage ? Mon dessin va très loin mais pose une véritable question.
PdN : Avez-vous des appréhensions quand vous touchez à des sujets sensibles ? Que vous inspire l'affaire « Charia Hebdo » ?
PG : Ca me donne encore plus l'envie d'affirmer ma liberté de pensée. Juste, je pense que l'on doit manier l'humour au second degré avec prudence. Un livre et la Une d'un journal affichée aux yeux de tous sont deux choses différentes. Je commence mon ouvrage par un avertissement. Je passe un pacte avec le lecteur. Je le préviens que ça va taper fort et que s'il va au-delà de la page, il ne pourra pas venir se plaindre. L'humour au second degré n'est pas compris par tout le monde. Ce qui me peine dans cette affaire de Charlie Hebdo, c'est qu'une partie des musulmans de France s'est sentie insultée alors que le but était ailleurs. Charlie Hebdo n'est pas un journal d'extrême droite, bien au contraire. Il exprimait une peur sur l'avenir de la Tunisie après qu'un parti religieux accède au pouvoir. Cette inquiétude est légitime. Seulement, il a voulu défendre la démocratie et la liberté et en même temps, il a choqué et blessé les musulmans non intégristes. L'humour n'est pas une pratique facile.
PdN : Vous puisez votre inspiration dans l'actualité, que pensez-vous de la Belgique et son absence de gouvernement depuis plus d'un an et demi ?
PG : J'espère qu'on va faire mieux et que l'on va prouver que l'on peut tenir trois ans sans gouvernement ! Plus sérieusement, nous avons des gouvernements régionaux, nous sommes gouvernés. Le hic, c'est que nous ne pouvons entamer des grands projets de société. Du reste, nous ne l'avons jamais fait. La Belgique a toujours été gouvernée par des gouvernements de coalition, les décisions ont toujours été des décisions de compromis, donc moins bonnes que ce qui aurait dû être fait. Ce qui m'épate, c'est que l'on ait tenu si longtemps et que le pays n'ait pas encore implosé.
PdN : Ressentez-vous le tension entre Flamands et Wallons ?
PG : Je sens une pression flamande énorme mais qui n'est pas une pression de la population. Ce sont des politiciens, des nationalistes qui veulent imposer la loi flamande à Bruxelles et arriver à une indépendance programmée. A Bruxelles, on sent qu'ils grappillent du terrain petit à petit. A la Gare du Nord de Paris, les autorités flamandes ont obtenu que pour le Thalys, les annonces soient faites dans les deux langues. Si vous prenez le Thalys à la gare d'Ostende ou d'Anvers, aucune annonce n'est faite en français. Ils demandent mais ils ne donnent pas, je trouve ça insupportable. Je comprends tout à fait qu'à travers l'histoire, les Flamands estiment que leur culture ait été bafouée. Au départ, le flamand n'était pas une langue mais un patois. La langue administrative était alors le français. Mais vous savez, le wallon était un patois aussi. Et le Wallon qui allait devant le tribunal ne comprenait pas non plus ce qu'on lui racontait ! La conscience flamande est née au XIXe siècle, elle s'est bâtie avec le concours de l'église et d'associations culturelles et il était logique que cela se fasse. C'était normal que le Flamand s'émancipe et qu'il obtienne des choses qu'il aurait dû avoir depuis bien longtemps. Dans l'histoire, bien sûr, il y a eu des injustices. Leur culture a été reconnue et s'est développée avec raison. C'est une culture magnifique, je parle les deux langues, j'admire beaucoup les artistes flamands, mon épouse est d'ailleurs flamande mais il y a un moment où il faut savoir tourner le page et vivre ensemble. Ils étaient les plus pauvres et sont devenus les plus riches, maintenant, ils ne veulent plus partager. On est un pays où on a la chance d'avoir deux cultures, faisons-en une richesse ! Je n'aime pas la rancoeur. Mais j'ai espoir. Si l'Afrique du Sud a réussi à survivre à l'apartheid, nous devrions survivre aussi !
PdN : Vous êtes né à Etterbeek comme Franquin et Hergé, que vous inspirent ces deux personnages ?
PG : Petit, j'étais très attiré par les dessinateurs de Hara-Kiri. Mais évidemment, Franquin et Hergé sont les deux mamelles de mon métier.
PdN : Quels souvenirs gardez-vous d'Etterbeek ?
PG : C'est drôle car j'ai passé mon enfance coupé en deux. La frontière entre Etterbeek et Bruxelles passait à travers mon lit. La façade de la maison était à Bruxelles-ville et l'arrière à Etterbeek. Toute mon enfance, j'ai dormi les pieds à Bruxelles et la tête à Etterbeek. Bruxelles est une ville à laquelle je suis viscéralement attaché mais qui a été tellement maltraitée... Ah si nous avions pu prendre exemple sur Lille ! Lille a su remarquablement sauver son patrimoine, ce qui n'est vraiment pas le cas de Bruxelles. Quoique je me suis baladé dans le vieux-Lille, quel désastre ce palais de justice. Personnellement, je poursuivrais les architectes qui ont construit cette horreur pour crime contre l'humanité ! Les artistes qui font des fientes, ça va quand il s'agit de dessins ou de morceaux de musique, quand c'est un bâtiment, ça reste là pour des décennies. Plus sérieusement, ce que je veux dire, c'est que tout n'est pas confrontable en architecture. Et à Bruxelles, on n'a pas arrêté de tout mélanger. Maintenant, c'est comme ça, nous n'allions quand même pas demander à Ben Laden de venir jeter ses avions sur le palais de justice de Lille ou sur la tour des finances de Bruxelles ! Bruxelles est défigurée mais on fait avec. Ca n'est pas parce qu'une personne que vous aimez s'est prise un platane et qu'elle se retrouve avec la bouche au-dessus du sourcil que vous ne l'aimez plus.
PdN : Quels lieux fréquentez-vous en Belgique ?
PG : Je ne suis pas forcément attaché aux lieux même si évidemment, il y a des lieux qui m'enchantent. Ce sont surtout les gens qui m'intéressent. J'avoue qu'en Belgique, je suis assez gâté car les gens sont sympas, comme chez vous d'ailleurs dans le Nord. Les gens de Tournai comme ceux de Lille sont simples et accessibles. D'ailleurs, c'est curieux, je n'ai jamais l'impression de franchir une frontière quand je viens dans le Nord. Il suffit de faire deux cents kilomètres plus au sud, et tout à coup ça change. Les gens se prennent beaucoup plus au sérieux. Chez nous, il y a une joie de vivre, une envie de rire et de faire la fête qui me plaît. Est-ce dû au fait que l'on soit moins gâté par le beau temps ? Ou même par l'histoire ? Nous avons été traversés par toutes les cultures et toutes les armées de l'Europe, on en a gardé des traces dans l'architecture mais aussi dans la culture.
PdN : Une école primaire à Herseaux près de Mouscron porte votre nom, quel lien avez-vous avec cette ville ?
PG : Au départ aucun. C'est une équipe pédagogique qui trouvait que dans les valeurs que je défendais, il y avait quelque chose d'intéressant à transmettre aux élèves. J'ai évidemment accepté avec joie d'associer mon nom à cette école. On a créé un prix attribué à l'élève qui se montre le plus solidaire au cours de l'année. Chaque année, je fais un dessin personnalisé au gagnant. C'est une grande fierté. Il y a cette école à Herseaux et je suis également très fier de la place du Chat à Hotton. Encore une fois, ce sont des gens qui ont été sensibles à mon travail. Je ne suis pas très attaché aux honneurs mais quand ils sont symboliquement jolis comme une école ou la place d'une petite commune, je prends !
PdN : Quels sont vos projets ?
PG : Continuer le dessin animé et la minute du Chat qui passe tous les jours sur France 2 avant le journal de 20 heures. Nous terminons la première saison, j'aimerais attaquer la deuxième.
PdN : Vous êtes un touche-à-tout, vous avez fait de la télévision, de la radio, du dessin, de l'écriture, il ne manque plus que la chanson...
PG : Détrompez-vous, j'ai fait de la chanson ! J'ai abandonné, d'accord, ça n'est pas une grande perte pour le métier. C'était du temps où je faisais de la télévision dans une émission pour enfant qui s'appelait Lollipop à la RTBF. Philippe Lafontaine qui avait fait le générique de l'émission m'a demandé à l'époque si je voulais faire des chansons avec lui. Nous avons sorti un trente-trois tours dans lequel je chante toutes les chansons. Et vous ne devinerez jamais qui fait les choeurs ? Maurane !
L'avis de la rédac sur Geluck enfonce le clou
Geluck se fait rare - deux ans qu'il n'avait rien sorti - mais quand il dégaine, ça fait mal ! Ou du bien. Question de point de vue. Après Geluck se lache, l'auteur-dessinateur du Chat (qui a délaissé cette fois son animal de compagnie) en remet une louche avec Geluck enfonce le clou. Dans la même veine que son premier opus, il n'épargne personne : les intégristes, le pape (présenté dans un fauteuil en forme de pérservatif), les nantis, les dictateurs, les journalistes et même les enfants des autres... Ses textes sont incisifs, ses dessins décapants et son humour toujours aussi grinçant et cynique. Le pire dans l'histoire, c'est qu'avec des sujets aussi lourds, il arrive à nous faire rire du début à la fin.
Editions Casterman, 18 €.
Propos recueillis par Ludivine Fasseu
Photos : Laure Decoster


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